« Combien de générations faut-il pour être enfin pleinement Ivoirien ? » C’est autour de cette question que Yaya Fofana construit HÔRÔNYA, La Patrie que l’on choisit, un roman consacré à la citoyenneté, aux origines, à la mémoire et au destin commun. À travers l’histoire d’une famille aux racines multiples, l’auteur interroge la manière dont une nation peut concilier diversité des parcours, mémoire historique et égalité entre les citoyens.
- Samuel Akin, au cœur d’une quête identitaire
- De Ibadan à Abidjan, l’histoire d’Adewale
- Une enquête sur l’appartenance
- Citoyenneté et mémoire : un équilibre à trouver
- Quelle mémoire transmettre aux nouvelles générations ?
- « Est de ce pays celui qui, quand ce pays souffre, souffre avec lui »
- « HÔRÔNYA », une réflexion sur la Côte d’Ivoire
Le récit prend appui sur une interrogation apparemment ordinaire : « Oui, mais toi, tu viens d’où vraiment ? » Une question qui, lorsqu’elle est adressée à une personne née et élevée en Côte d’Ivoire, peut prendre une tout autre dimension. Elle devient alors une interrogation sur l’identité et sur la légitimité à appartenir pleinement au pays où l’on est né.
Samuel Akin, au cœur d’une quête identitaire
Le personnage principal, Samuel Akin, est Ivoirien et né à Abidjan. Son père est lui-même né dans la capitale économique ivoirienne. Mais son grand-père paternel, Adewale Akin, est originaire du Nigeria. À onze ans, après avoir été questionné par un camarade sur ses « véritables » origines, Samuel rentre chez lui et inscrit dans un cahier un mot qu’il souligne avec gravité : « IVOIRIEN ».
Ce geste d’enfant devient le point de départ d’une quête personnelle qui accompagnera Samuel tout au long de sa vie. Pour comprendre son identité, il décide de remonter le fil de son histoire familiale et de partir à la rencontre d’autres parcours.
De Ibadan à Abidjan, l’histoire d’Adewale
Le roman revient ainsi sur le parcours d’Adewale Akin. À dix-huit ans, le jeune Yoruba quitte Ibadan et prend la direction de la Côte d’Ivoire, à la recherche de travail et d’une vie meilleure. À Abidjan, il travaille, commerce, noue des relations et finit par construire son existence. Son parcours fait écho à celui de nombreuses familles dont les histoires se sont progressivement inscrites dans le paysage ivoirien.
Adewale rencontre Awa, une Ivoirienne issue elle-même d’héritages akan et malinké. De leur union naît David, puis Samuel. À travers cette famille, Yaya Fofana met en scène le croisement des histoires et des héritages. Le roman montre ainsi que plusieurs racines culturelles peuvent coexister au sein d’une même famille sans remettre en cause l’appartenance nationale.
Une enquête sur l’appartenance
Devenu journaliste, Samuel choisit de transformer son interrogation en enquête. Il ouvre un cahier intitulé « Enquête sur une appartenance » et part à la rencontre de personnes dont les histoires familiales renvoient à plusieurs pays d’Afrique et au-delà. Burkina Faso, Mali, Guinée, Ghana, Niger, Sénégal, Liban, Togo, Bénin ou Nigeria : à travers différents personnages, le roman donne un visage aux questions de migration, d’intégration, de transmission et d’appartenance.
L’objectif n’est toutefois pas de présenter les communautés à travers des clichés ou des catégories. Yaya Fofana privilégie les parcours individuels et les histoires de vie pour montrer comment des hommes et des femmes venus d’horizons différents ont participé à la construction de la société ivoirienne.
Citoyenneté et mémoire : un équilibre à trouver
HÔRÔNYA ne propose cependant pas une vision uniforme de la question identitaire. Le personnage de Bertin, historien du droit et ancien camarade de Samuel, introduit une autre dimension dans la réflexion. L’égalité devant la loi ne signifie pas nécessairement que les mémoires historiques sont identiques. Les communautés anciennement enracinées peuvent avoir un rapport particulier à leur histoire et à leur territoire.
Pour autant, le roman défend l’idée que la mémoire ne devrait pas devenir un instrument d’exclusion. La citoyenneté ne doit pas effacer l’histoire, mais l’histoire ne devrait pas non plus servir à établir une hiérarchie entre les citoyens.
Cette tension constitue l’un des axes majeurs du récit : comment reconnaître les différentes mémoires sans remettre en cause l’égalité de ceux qui composent la communauté nationale ?
La patrie comme responsabilité
Au fil de son parcours, Samuel fait évoluer sa conception de l’appartenance. La patrie n’est plus seulement associée aux ancêtres, au lieu de naissance ou aux origines familiales. Elle devient également une communauté de responsabilités.
Respecter les lois, participer à la vie collective, contribuer au développement du pays, partager ses réussites mais aussi ses difficultés : autant d’éléments qui participent, dans le roman, à la construction de l’appartenance. Cette réflexion s’étend également à la notion de fraternité à travers la référence au Djassa, présenté comme un espace traditionnel de rencontre, d’échange et de médiation.
Quelle mémoire transmettre aux nouvelles générations ?
Le roman accorde également une place importante à la jeunesse. Une nouvelle génération apparaît dans le récit avec une volonté : recevoir l’histoire de ses aînés sans nécessairement hériter de leurs rancœurs. Une question traverse alors le livre : comment transmettre la mémoire sans transmettre les fractures ?
Pour Yaya Fofana, connaître le passé reste indispensable. Mais cette connaissance ne devrait pas condamner les générations futures à reproduire les oppositions anciennes.
Le défi consiste plutôt à faire de la diversité des histoires une richesse et non une source permanente de division.
« Est de ce pays celui qui, quand ce pays souffre, souffre avec lui »
La réflexion trouve son aboutissement dans la relation entre Samuel et sa fille Aïcha. Lorsque celle-ci lui demande quelle phrase il conserverait parmi toutes celles qu’il a écrites, Samuel répond : « Est de ce pays celui qui, quand ce pays souffre, souffre avec lui. »
Cette phrase résume l’évolution du personnage. L’enfant qui écrivait autrefois « IVOIRIEN » pour affirmer son appartenance n’a plus besoin de se justifier. Il assume désormais pleinement ses racines yoruba, son histoire familiale et son identité ivoirienne. Le roman défend ainsi une conception de l’appartenance fondée non sur l’effacement des origines, mais sur la capacité à participer à un destin commun.
« HÔRÔNYA », une réflexion sur la Côte d’Ivoire
Avec HÔRÔNYA, La Patrie que l’on choisit, Yaya Fofana propose finalement une réflexion qui dépasse l’histoire de Samuel Akin et de sa famille. Le roman interroge la Côte d’Ivoire dans ce qu’elle a de plus complexe : une société façonnée par des migrations anciennes et récentes, des brassages culturels, des histoires familiales multiples et des mémoires parfois différentes.
L’auteur ne demande ni d’effacer les racines ni de nier les mémoires historiques. Il invite plutôt à réfléchir à la manière de les faire coexister avec le principe d’égalité et la construction d’un avenir partagé. Les origines racontent les chemins parcourus. La mémoire conserve les racines. La citoyenneté garantit l’égalité. Et le destin commun pose une question essentielle : que voulons-nous construire ensemble ?